La Chevauchée idiosyncratique vers le                                          diagnostic

                      
Zone Préambulatoire                                               Par Gérald

 

 

 

Vendredi 4 Juin 2014

 

 

Je m’appelle gérald., j’ai trente-huit ans, une compagne, trois enfants, un métier tout pourri, des galères toutes aussi pourries, je suis autiste et personne ne le sait.

J’entreprends, une fois de plus, de tenir un journal qui, comme toutes mes pulsions journalistiques, elles furent hélas bien trop nombreuses à mon goût, ne devrait tenir la distance que les quelques jours nous séparant de l’objectif fixé. Ce qui devrait nous laisser le temps (avec un peu de chance) de raconter un ou deux trucs intéressants (guère plus) avant que ladite pulsion ne s’étouffe d’elle-même et ne rejoigne ses petites sœurs au fond du gouffre sombre et malodorant dans lequel j’enfouis mes ratés, à savoir l’oubli. Ou le houblon. Je ne sais plus.

Le 16 Juin, soit dans douze jours, sera en effet la date, sera en effet le point de bascule qui me fera à jamais passer dans le monde de ce que nous appelons de façon courtoise et polie (comprendre : socialement correct ; soit exhiber notre si grande humanité dans le but évident de ne pas passer aux yeux de tous pour un gros enfoiré) des personnes en situation de handicap, mais que, dans le feutre abrité des salons plus ou moins cossus dévoués aux connivences de ce que nous nommons « amitié », nous appelons plutôt les attardés, les cinglés, les tordus, les fous, les débiles, en deux mots : les handicapés mentaux. Car oui, c’est encore ainsi que l’on catégorise les autistes.

De l’introduction à cette introduction découle directement deux questions.

 

La première : qu’est-ce que l’autisme ?

 

Je dois bien avouer qu’avant les quelques jours qui ont précédé hier, je n’y avais jamais vraiment réfléchi. Qu’est-ce que l’autisme ? Eh bien je ne sais pas. Ou pas trop. Ou du moins pas suffisamment pour me risquer à commettre une définition aujourd’hui. Revenez plutôt demain. J’aurai eu le temps d’y penser, entre deux épisodes de Mike Hammer.

 

 

La seconde est : comment diable peut-on passer à côté de son autisme pendant près de quarante ans ?

 

 

Cette réponse est en revanche beaucoup plus simple à formuler. Ne sachant pas que l’autisme existe, du moins que des gens comme nous peuvent être concernés par l’autisme, il n’est pas très difficile de passer à côté. Non. Ce n’est pas de passer à côté de l’autisme qui est difficile. Ce qui est difficile c’est de vivre avec sans avoir le mot, sans savoir ce qui nous trouble, ce qui nous empêche, ce qui nous immobilise, ce qui nous rend malade, sans comprendre pourquoi les autres, pourquoi tous les gens que nous croisons, que nous rencontrons le long de notre parcours, ces gens avec lesquels nous essayons tant bien que mal de tisser un lien plus ou moins amical, parviennent à tout alors que nous, malgré tous nos efforts, nous ne parvenons jamais à rien.

 

 

 

Ce que j’attends de ce rendez-vous du seize Juin dans un grand hôpital parisien dans lequel je rencontrerai (ou du moins « devrais rencontrer ») un certain nombre de professionnels (des spécialistes, à n’en pas douter), afin d’établir un diagnostic précis est avant tout d’obtenir la confirmation (plus ou moins scientifique) de ce que moi j’ose affirmer ici. Je suis autiste depuis près de quarante ans et personne ne le sait.

 

Mes espérances sont nombreuses, mes peurs le sont tout autant :

L’espérance se traduit par ce besoin de reconnaissance, ce besoin d’écoute, ce besoin d’être compris, reconnu oui, d’être pesé, validé, certifié, qu’une personne compétente, mais surtout légitime, car dans ce monde, celui des gens normaux, celui de ce que nous, les personnes avec autisme, ou supposées avec autisme, nous appelons dans nos propres salons feutrés : les neurotypiques (les gens qui pensent normalement, se comportent normalement, les gens qui font tout normalement), ce qui compte n’est ni la vérité ni la réalité mais simplement le costume de la légitimité, c’est à dire quelqu’un à qui l’on aura donné un diplôme, puis un savoir faire, puis selon le petit jeu social qu’ils apprécient tant, une expérience, un parcours, une carrière, une soi-disant maîtrise avant de terminer par la sacro-sainte expertise, me dise pourquoi moi, malgré d’honnêtes capacités physiques, malgré d’honnêtes capacités intellectuelles, j’ai tout raté.

Pour l’instant, que je dise que je suis autiste n’a pour le lecteur aucune autre valeur qu’un délire d’ego névrosé, mais qu’une tripotée de médecins de la Salpetrière (cinq étoiles au guide Michelin) disent que je suis autiste, alors je serai autiste, pour toujours, pour l’infini et l’au-delà. Alors, je pourrai, sous le regard de tous, vivre en autiste, manger en autiste, boire en autiste, pisser en autiste, baiser en autiste.  Je pourrais enfin être normal, être moi dans ma peau mais aussi être moi dans ce regard de l’autre, ce regard de l’autre à la fois si important et pourtant tellement inutile mais qui d’une façon ou d’une autre vient garantir une place, une fonction, une existence, une réalité sociale ou peut-être, tout simplement, une vie.

La peur, elle, se résume comme à son habitude par le fait de ne pas être compris, par le fait de ne pas être écouté, par le fait de demeurer maintenant encore à tout jamais seul, sans personne avec qui discuter, sans personne qui écoute, qui accepte que nous puissions être différents, vraiment différents, sans personne capable de donner ce qu’il est pourtant capable de recevoir, sans famille, sans patrie, sans reconnaissance de la réalité de ce que les autistes ont enduré et continuent d’endurer jour après jour, sans aucun avenir professionnel, sans aucun espoir d’amélioration (on a déjà tout essayé) et que ma vie ne soit à jamais perdue dans les méandres de mes tentatives, toute conclues d’échec, à vivre.

J’espère et j’ai peur. J’ai peur et j’espère.
 

Raconter l’autisme d’une personne qui toute sa vie s’est efforcée d’être un autre risque de prendre un certain temps. Alors abordons d’emblée ce que je ne suis pas :
- Un génie. Ou atteint du syndrome savant. Même si je suis l’heureux possesseur d’une joyeuse collection de syndromes divers et variés celui-là, je ne l’ai pas. C’est déjà ça de pris. Je ne connais pas plus de deux décimales de Pi et je ne calcule rien en instantané même si j’aime pour m’occuper calculer des carrés et faire des multiplications à deux ou trois chiffres. Enfin du moins avant que je ne tombe en amour pour tout ce qui ressemble de loin mais surtout de près à une bière. Ce n’est pas vraiment de ma faute, j’adore faire des expériences. Et le fait est que la conclusion s’impose d’elle-même, plus tu bois de bières moins tu comptes correctement. C’est indéniable.
- Je n’ai pas l’
oreille absolue, ne comprends rien à la Théorie des Cordes (puisque je n’y ai vu aucune corde… Du moins pas dans les premiers paragraphes) pas plus qu’à la philosophie. Je suis médiocre en beaucoup de choses, ce qui est déjà mieux que d’être mauvais partout, mais véritablement bon à rien.
- Je ne répète pas les mêmes mots huit fois de suite même si cela m’arrive d’avoir certains bugs. Un peu comme si je ne pouvais plus m’arrêter de jouer au disque rayé, ce qui je vous l’accorde est un peu flippant. Surtout lorsqu’on commence à rire comme un phoque ou un âne pour jouer avec les enfants et que l’on s’aperçoit que l’on ne parvient pas à s’arrêter, à s’arrêter, à s’arrêter, à s’arrêter.
- Je ne me balance pas d’en avant en arrière même si ça m’arrive régulièrement de le faire sur la droite et la gauche.
- Je ne calcule pas le nombre d’allumettes dans une boite juste en les regardant, et je ne sais pas non plus à quel jour correspond le 10 Janvier 1895 ni de quelle couleur était ce jour.
- Je n’ai pas peur des regards même si je ne regarde pas dans les yeux lorsque je daigne prendre la parole, ce que je fais rarement puisque je n’aime ni le foot ni la politique ni les blagues de cul ce qui semble quelque part représenter la Sainte Trinité d’une conversation en bonne et due forme.
Je ne suis et ne fais rien de tout ça et pourtant je suis bel et bien autiste.

 

La question qui se pose alors ici et là, du moins chez les gens intéressés par le sujet, est : Suis-je malade ou différent ?

Pendant que les élites, à la solde de différents lobbys commerciaux, s’amusent à tenter de définir des cases, des concepts, et la façon dont ils pourraient bien nous utiliser pour gagner beaucoup d’argent (avec un petit comprimé à prendre tous les matins pendant quatre-vingt-dix ans par exemple) et par la même nous rendre acceptables à toute cette frange de la population tellement pleine d’humanité, non sans une arrière pensée de tolérance, mot qui va bien souvent de paire avec le mot adaptation et sa super copine l’intégration, autrement dit des mots qui puent du cul, ou pour parler correctement, des mots au glissement sémantique douteux, nous, nous sommes là, avec nos problèmes bien particuliers et ayant tous trait à la simple survie. Oui. Nous sommes là. Parmi vous. L’on nous reconnait à notre petit doigt en l’air. Je les ais vus and i’m watching you. Ou bien de se poser la question d’une autre façon. Est-ce qu’être noir, ou black, ou afro américain, ou magrébin, ou d’origine nord africaine,

beur ou rebeu, je ne sais quelle est en ce moment la dénomination qui fait bien comme il faut vu qu’elle varie tous les dix ans, le temps que le préjugé la rattrape et qu’il faille de nouveau la changer pour pouvoir se dire : « non mais je suis pas raciste », est une pathologie ?